DOUCEUR

UN : Alors, pan ! J’entends quelque chose qui pète dans la chambre à côté, je me dis, ça c’est un pistolet. Surtout, ne perdons pas notre sang-froid. C’est ce que mon père me disait toujours : ne perds jamais ton sang-froid.

DEUX : Vous avez raison.

UN : D’autant que ce coup de pistolet, moi, il ne m’avait pas fait de mal. Je n’avais aucune raison de me mettre à hurler. Alors voilà ma femme qui entre. Au premier coup d’œil, je m’aperçois qu’elle est dans tous ses états. Peut-être pas dans tous, faut pas exagérer, mais tout de même dans un nombre assez considérable d’états. Je lui dis : Qu’est-ce qu’il y a, ma bibiche ? Elle me répond : Il vient d’essayer de me tuer.

DEUX : Qui ?

UN : Tiens, vous avez le même réflexe que moi. Moi aussi, je lui ai demandé qui ?

DEUX : Et qu’est-ce qu’elle vous a répondu ?

UN : Elle m’a répondu : C’est Georges.

DEUX : Qui, Georges ?

UN : « Eh bien, Georges, mon amant ! » Voilà ce qu’elle me dit.

DEUX : Oh ! Mais vous saviez que Georges était…

UN : Non. Comment je l’aurais su ? Elle ne me l’avait pas dit.

DEUX : Vous ne le lui aviez pas demandé ?

UN : Non. Pour quoi faire ? Ces choses-là, ça ne sert à rien de les demander. Elles finissent toujours par se savoir. Il suffit d’attendre.

DEUX : Oh ! Ce que vous êtes flegmatique ! Vous avez sûrement du sang anglais. Et alors ?

UN : Eh bien alors, comme ma femme continuait de hurler, j’ai essayé de la calmer, pas ? Elle était indemne, alors je lui ai dit : « Calme-toi, ma Bibiche, t’es indemne. Et puis, si Georges avait vraiment voulu te tuer, il aurait fallu qu’il tire dans ta direction, pas ? Peut-être qu’il voulait seulement t’effrayer. » C’était pour la rassurer que je lui disais ça. Mais c’était vrai.

DEUX : Sûrement. On voit que vous connaissez bien Georges, vous. Alors qu’est-ce qu’elle a dit, votre femme ?

UN : Eh bien, figurez-vous qu’elle n’avait pas l’air contente du tout que je lui dise ça.

DEUX : Pourquoi ?

UN : Je ne sais pas. On a beau avoir l’habitude et faire très attention, on est toujours plus ou moins maladroit avec les femmes, vous savez. J’ai fini tout de même par comprendre ce qu’elle voulait, ma Bibiche… euh, ma femme. Elle voulait tout simplement que j’aille flanquer une trempée à Georges. Une trempée, c’est comme ça qu’elle a dit.

DEUX : Vous n’avez pas accepté ça, au moins ?

UN : Non ! Alors là j’ai refusé. Moi, Georges je l’aime bien. Je suis sûr qu’il m’en aurait voulu, de venir me mêler à une histoire qui, après tout, ne me regardait absolument pas. J’aurais pas dû être au courant.

DEUX : C’est vrai ! tout ça, vous n’étiez pas censé le savoir.

UN : Alors, je suis tout de même allé chez lui. On a parlé de choses et d’autres. Mais on n’a pas parlé de ça.

DEUX : Vous avez raison. D’ailleurs chez moi c’est un principe : je ne me bats jamais.

UN : Remarquez que j’aurais pu. Je sais me battre. Mon père m’a dit comment il fallait faire. Mon père il m’a dit…

DEUX : Qu’est-ce qu’il vous a dit, votre père ?

UN : Il m’a dit : « D’abord, bats-toi le moins possible. Et puis s’il faut que tu te battes, choisis ton terrain, tout est là. » Et ça c’est vrai : si vous vous laissez aller à combattre en haut d’un escalier de cinq étages, ce n’est pas votre adversaire qui vous fera le plus de mal, c’est l’escalier.

DEUX : Bien sûr. Il faut choisir un terrain mou.

UN : Mou, oui, mais sans excès. Il ne faut pas se battre au bord d’un fleuve, par exemple. Parce qu’en admettant que la première phase du combat soit terminée, que vous ayez reçu le coup de poing, eh bien c’est à ce moment-là que la seconde phase du combat commence, la phase la plus importante : celle où vous reprenez conscience. Et au fond d’un fleuve, c’est rudement difficile de reprendre conscience.

DEUX : Et pour la première phase du combat, qu’est-ce qu’il vous donnait comme conseil, votre père ?

UN : Les conseils du bon sens. Bouger le moins possible. Parce que quand on bouge, les coups de l’adversaire perdent de leur précision, on en reçoit beaucoup trop, le combat traîne, ça devient de la boucherie. La bonne position, la voilà. Le menton en avant, vous voyez, bien en avant ; et les deux bras bien relâchés le long du corps. Mon père me disait : « Si tu ne reçois pas le coup de poing avec la pointe de ton menton, avec une grande docilité, eh bien, mon petit, il y a une chose certaine, c’est que tu ne sais pas te battre. Et puis alors, tomber ! Même si on n’en ressent pas la nécessité absolue, tomber ! tomber le plus vite possible, et attendre que l’adversaire s’en aille. »

DEUX : Vous avez l’air de rudement bien savoir vous battre, vous.

UN : Je me défends pas mal. Mais j’ai encore des progrès à faire. La douceur, c’est dur.

DEUX : Surtout quand on est marié. Mais tout de même, ça vaut la peine de faire un effort. Ainsi, tenez : dans la journée, vous travaillez, alors forcément, quand vous rentrez à la maison, le dîner n’est pas prêt. Votre femme n’est pas contente. Eh bien moi, je m’arrange. Dans le métro, j’épluche mes pommes de terre, mes radis. Au bureau, entre deux circulaires à copier, j’ouvre mon tiroir, et je reprise. Quand je veux être tranquille chez moi pour faire le ménage, j’envoie ma femme au cinéma avec Albert, par exemple. Comme ça j’ai ma soirée libre, je peux passer l’aspirateur. Et quand ma femme rentre à la maison – dans le cas où elle rentre, bien sûr –, eh bien, elle peut chercher ! En tout cas, elle n’a aucun reproche à me faire.

UN : Bien sûr. Ce qu’il faut, c’est : savoir se débrouiller.

DEUX : De la douceur, du sang-froid… Je vous le demande : qu’est-ce qu’il faut de plus pour être heureux ?

UN : Rien.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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